Résister sous contrainte : l’agroécologie comme ressort discret de la résilience cubaine
Cependant, malgré la dégradation marquée de la sécurité alimentaire, certains indicateurs nutritionnels restent étonnamment stables. La prévalence de la sous-alimentation chronique demeure limitée, la mortalité infantile reste basse, et la disponibilité énergétique alimentaire est comparable à la moyenne mondiale, largement au-dessus du seuil critique de 2 100 calories (kcal) par personne et par jour. Ce décalage entre fragilisation du système centralisé et maintien relatif des équilibres alimentaires interroge les ressorts réels de la résilience cubaine.
Des travaux récents expliquent ce paradoxe par un déplacement progressif du centre de gravité du système alimentaire cubain. À mesure que les dispositifs étatiques d’approvisionnement s’affaiblissent, les capacités productives et adaptatives du secteur non étatique prennent le relais. La résilience du système alimentaire cubain ne repose plus sur son architecture centralisée, mais sur un basculement vers des dynamiques décentralisées.
Les fermes du secteur non étatique assurent aujourd’hui l’essentiel de la production alimentaire nationale : avec environ 40 % des terres cultivées, elles contribuent à plus de 80 % de l’offre alimentaire. Dans un contexte de contraintes croissantes, elles constituent également le principal foyer d’innovation agroécologique.
Elles expérimentent de nouvelles techniques culturales, investissent dans les énergies renouvelables, développent des circuits courts, et réhabilitent des techniques de conservation et de transformation, comme la déshydratation de fruits et de plantes aromatiques, la fabrication de coulis de tomate, de fromage de chèvre et de pickles de légumes en saumure. La polycrise agit ainsi comme un catalyseur, accélérant la décentralisation de la production et de l’innovation.
L’agroécologie s’impose à Cuba comme une stratégie d’adaptation à l’incertitude et aux pénuries, sans pour autant relever d’une logique d’autarcie stricte. Les fermes restent hybrides, ajustant en permanence leurs stratégies aux conditions d’accès aux ressources. Les producteurs alternent entre autoproduction de bio-intrants et recours aux engrais importés, et combinent traction animale et mécanisation afin d’assurer la continuité des travaux agricoles malgré les contraintes énergétiques. Les productions alimentent à la fois les circuits étatiques (magasins publics, hôpitaux, libreta) et des marchés locaux informels, devenus essentiels pour l’écoulement des surplus et l’accès à la liquidité.

Cette capacité à naviguer entre différents régimes techniques et institutionnels, plutôt qu’à s’enfermer dans un modèle unique, constitue un ressort central de la résilience cubaine. Elle s’accompagne toutefois d’une fragilité croissante : l’émigration des jeunes actifs réduit la main-d’œuvre disponible, compromettant la transmission des savoir-faire et limitant les capacités d’innovation dans des systèmes intensifs en travail.
Il n’existe pas de chiffre unique permettant de quantifier précisément le nombre d’exploitations agroécologiques à Cuba. Une étude de référence avance que plus de 200 000 producteurs participent au mouvement agroécologique Campesino a Campesino, couvrant plus d’un million d’hectares et représentant environ de 50 % à 60 % du secteur paysan. Cependant, seule une fraction de ces exploitations – environ 3 600 fermes – disposent d’une certification agroécologique par l’Asociación Nacional de Agricultores Pequeños (ANAP).
Ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec prudence : ils agrègent des niveaux d’engagement très hétérogènes et incluent des fermes de démonstration ou expérimentales accompagnées par des programmes publics ou de coopération, dont la représentativité reste à documenter.
Bio-intrants et biofabriques : un révélateur des tensions du modèle cubain
Les bio-intrants offrent un point d’entrée particulièrement révélateur des tensions et des capacités d’adaptation du système alimentaire cubain.
Dans un contexte de pénurie chronique d’engrais de synthèse et de pesticides de synthèse importés, les bio-intrants – notamment à base de microorganismes autochtones bénéfiques – occupent une place stratégique dans la capacité du système agricole cubain à continuer de produire. Cuba dispose à cet égard d’un capital scientifique ancien en microbiologie agricole et d’un réseau historique de biofabriques publiques pensées comme des infrastructures de souveraineté technologique et alimentaire.

À l’image du secteur agricole dans son ensemble, les biofabriques étatiques voient leur fonctionnement fortement contraint par les pénuries d’énergie et d’intrants. L’augmentation du coût du carburant freine la distribution et a conduit à l’arrêt des services techniques qui assuraient la promotion et la diffusion du produit dans les territoires. Les difficultés de transport limitent également la capacité des agriculteurs à s’approvisionner directement à l’usine, comme ils le faisaient auparavant. À cela s’ajoutent des contraintes d’accès aux substrats, aux milieux de culture, aux emballages et aux pièces détachées, indispensables à la production régulière de bio-intrants.
Il en résulte un décalage croissant entre l’existence d’une infrastructure publique formelle et sa capacité opérationnelle à répondre aux besoins des producteurs.
Face à ces limites, des formes d’innovation paysanne et collective se développent à l’échelle locale : à l’image des fermes Cinco Palmas et de Punta Las Cuevas (photos ci-dessous), où la production artisanale de bio-intrants soutient la production de plantules, alimente d’autres exploitations et s’insère dans des circuits courts. Loin d’émerger ex nihilo, ces dynamiques mobilisent et recomposent des savoirs, des réseaux et des dispositifs hérités, réactivés et adaptés aux contraintes contemporaines. Elles illustrent plus largement un déplacement des capacités d’innovation du système cubain, du secteur étatique vers des formes décentralisées et informelles.
Cependant, cette agroécologie décentralisée reste largement invisible et peu reconnue dans les cadres réglementaires existants, ce qui limite sa diffusion et sa montée en échelle. C’est à cette interface que s’inscrivent différents projets de recherche qui visent à documenter les pratiques émergentes, à en évaluer les performances et à analyser les conditions institutionnelles de leur reconnaissance.

Quand l’agroécologie redéfinit le rôle de l’État
L’expérience cubaine montre qu’un système alimentaire peut encaisser des chocs extrêmes et s’adapter par la transformation de ses structures sans s’effondrer. Sous embargo, crises économiques multiples et recompositions géopolitiques régionales, Cuba évite encore une crise nutritionnelle majeure. Mais cette résilience ne tient plus à la planification centralisée : elle repose désormais sur un basculement vers des formes décentralisées et hybrides d’agroécologie portées par le secteur non étatique.
Paradoxalement, ce mouvement d’autonomisation productive et de décentralisation n’entre pas frontalement en tension avec l’État : il trouve aujourd’hui un écho explicite dans le discours officiel. Le décret-loi 128/2025 sur la promotion de l’agroécologie, entré en vigueur en septembre 2025, inscrit l’agroécologie comme levier stratégique de souveraineté alimentaire, de préservation des écosystèmes et de protection de la santé publique.
Ce texte marque une inflexion importante, puisque l’État ne se présente plus seulement comme planificateur et distributeur, mais aussi comme facilitateur d’une transition visant à renforcer l’autonomie en intrants, la relocalisation productive et la résilience territoriale.












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