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23/04/2026

Radiographie de la progression des extrêmes droites en Amérique latine

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Les dictatures militaires des années 1960 ou 1970 étaient arrivées au pouvoir par la force ; aujourd’hui, c’est dans les urnes que, dans plusieurs pays d’Amérique latine, des formations qui en sont souvent ouvertement nostalgiques sont parvenues au sommet. Un phénomène en pleine expansion, alors que le continent avait connu une vague de gauche dans les années 2000 et 2010.


Depuis une décennie, les partis d’extrême droite connaissent une progression fulgurante en Amérique latine. Au pouvoir dans la principale puissance de la région, le Brésil, entre 2018 et 2022 avec Jair Bolsonaro, ces forces politiques gouvernent actuellement l’Argentine (Javier Milei), le Chili (José Antonio Kast) et le Salvador (Nayib Bukele). Elles pourraient également bientôt arriver aux affaires dans plusieurs autres pays de la région. État des lieux.

Trois pays déjà gouvernés par l’extrême droite

Définir l’extrême droite est toujours complexe. Il ne s’agit pas d’une catégorie scientifique mais d’un terme d’usage courant, au contenu relatif dans le temps et dans l’espace, d’une société donnée, constituant souvent la fraction la plus déterminée à assurer le maintien de l’ordre social par la force, au besoin en écrasant les subalternes par les méthodes les plus répressives.

Ainsi, en Argentine, la thématique la plus mise en avant par Javier Milei est celle du libertarianisme économique et de sa volonté de « massacre à la tronçonneuse » des services publics.

Au Chili, selon un schéma qui est le plus semblable à ce qui se passe en Europe, c’est la xénophobie anti-Vénézuéliens, accusés d’être responsables de l’augmentation – pourtant modeste – de l’insécurité, qui est le moteur du vote Kast.

Au Salvador, c’est une politique punitiviste aboutissant au plus haut taux d’incarcération du monde, quitte à porter atteinte aux droits humains, qui a fondé la popularité de Nayib Bukele.

Une dynamique continentale

Au-delà de ces cas, la dynamique des extrêmes droites latino-américaines se retrouve dans les autres pays de la région. En Uruguay, le parti Cabildo Abierto, aujourd’hui en déclin mais qui a obtenu 11 % lors des élections générales de 2019, constitue une réaction face aux avancées progressistes du gouvernement de centre gauche du Frente Amplio en termes de genre et de sexualité. De 2020 à 2025, il s’est agi du premier cas en Amérique latine de participation gouvernementale de l’extrême droite à un gouvernement dirigé par la droite, avec les portefeuilles de la santé publique et du logement, tout en étant décisif pour atteindre une majorité parlementaire.

Au Venezuela, la Prix Nobel de la paix, María Corina Machado, a toujours été le visage le plus radical de l’opposition au chavisme. Ce n’est pas sur des enjeux de genre et de sexualité qu’elle se distingue, mais par ses méthodes pour mettre fin au chavisme (l’appel à une intervention extérieure contre son propre pays), son anticommunisme viscéral (alimenté par son rejet du chavisme), son libéralisme économique intégral (rompant avec le traditionnel interventionnisme des politiques au Venezuela) et ses circulations internationales (affichant sa servilité à l’égard de Donald Trump et maintenant son adhésion à des dirigeants comme le président chilien José Antonio Kast – deux leaders qui criminalisent pourtant les migrants vénézuéliens sur leur sol).

Les échéances de l’année 2026 sont décisives pour la dynamique des extrêmes droites latino-américaines. En Colombie, les 31 mai et 21 juin, les électeurs auront la possibilité d’opter pour la continuité de la première présidence de gauche du pays, celle de Gustavo Petro (élu en 2022), en élisant celui qui est pour l’heure le favori, Iván Cepeda. Ses deux principaux rivaux sont Abelardo de la Espriella, avocat connu pour avoir défendu des paramilitaires d’extrême droite et des narcotrafiquants, aux déclarations polémiques sur la réduction des prérogatives de l’État et la lutte contre l’avortement ; et Paloma Valencia, représentante du parti de l’ancien président Álvaro Uribe, le mal nommé Centre démocratique, parti de la droite dure colombienne.

Au Pérou, ce printemps également, l’élection présidentielle pourrait voir la victoire d’un candidat issu des forces les plus à droite du spectre politique. Keiko Fujimori, fille de l’ancien dirigeant autoritaire Alberto Fujimori condamné pour ses multiples violations des droits humains, qui a déjà échoué au second tour des trois dernières élections présidentielles (2011, 2016, 2021), est arrivé en tête du premier tour avec 17,05 % des suffrages exprimés. L’ancien maire de Lima Rafael López Aliaga, adepte d’un punitivisme observé ailleurs en Amérique latine, malgré un piteux bilan sécuritaire à l’échelle municipale, a récolté 11,9 % des votes, échouant à se qualifier pour le deuxième tour, à quelques milliers de voix derrière le candidat de gauche, Roberto Sánchez.

Enfin, l’enjeu le plus important au vu de la taille du pays aura lieu en octobre lors du scrutin présidentiel brésilien où Flávio Bolsonaro, fils aîné de l’ancien président condamné à vingt-sept ans de prison pour tentative de coup d’État, est au coude-à-coude avec Lula dans les intentions de vote.

Des partis alignés sur Washington

Cette montée en puissance est récente. L’extrême droite ne constituait pas jusqu’à il y a encore quelques années une force électorale influente en Amérique latine. Si l’on pouvait clairement relier les gouvernements autoritaires des années 1970 professant un terrorisme d’État – du Chilien Pinochet à l’Argentin Videla, en passant par le Paraguayen Stroessner, l’Uruguayen Bordaberry et le Bolivien Banzer – à ce courant par sa violence et son anticommunisme, leurs dirigeants n’étaient pas arrivés au pouvoir par la voie des urnes. Par ailleurs, comme nous l’avons vu, ces extrêmes droites sont hétérogènes, mobilisant leurs électorats sur des enjeux propres à leurs problématiques nationales.

Si nous tentons de les comparer avec leurs homologues européennes, il apparaît qu’elles sont à la fois semblables et différentes. D’une part, elles partagent les thématiques de la sécurité, de rejet des préoccupations écologiques, de maintien des dominations de genre et de mépris des diversités sexuelles. D’autre part, la place géopolitique « dominée » qu’occupe l’Amérique latine au sein du système-monde crée des différences fondamentales. Les extrêmes droites latino-américaines se sont souvent distinguées par leur suivisme à l’égard de la puissance états-unienne.

Le sommet « Bouclier des Amériques » convoqué le 7 mars 2026 par Donald Trump en Floride est l’illustration de cette tendance. Il est parvenu à rassembler les présidents déjà mentionnés de l’Argentine, du Chili et du Salvador, mais aussi leurs homologues d’une droite a priori plus modérée de Bolivie, du Costa Rica, de l’Équateur, du Honduras, du Panama, du Paraguay, de République dominicaine et de Trinité-et-Tobago.

Pourtant, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique des États-Unis en Amérique latine n’est pas favorable aux Latino-Américains. La doctrine « Donroe », mot-valise entre le prénom du président états-unien et le nom de son lointain prédécesseur James Monroe (1817-1825), qui avait théorisé en 1823 l’objectif pour les États-Unis d’empêcher les influences extérieures sur le continent américain, promet de rétablir la tutelle d’Oncle Sam sur l’ensemble de la région.

Les présidents argentin et hondurien ont bénéficié de son ingérence pour emporter respectivement les élections législatives de mi-mandat et le scrutin présidentiel. Pour ne pas perdre le contrôle du Parlement, Javier Milei a accepté un prêt de 20 milliards de dollars (plus de 17 milliards d’euros) en échange d’un accord économique de subordination économique. Ces dirigeants semblent se mettre au service des États-Unis en dépit des complémentarités économiques avec la Chine. À long terme, ces politiques défavorables à leur propre pays pourraient devenir impopulaires auprès des Latino-Américains.

Pour ceux qui voudraient davantage de détails, un dossier de la revue Recherches internationales que j’ai coordonné vient de sortir sur ce thème. Vous pourrez y trouver des contributions sur les circulations intercontinentales et transatlantiques entre extrêmes droites, la configuration politique argentine, l’évangélisme au Brésil, les stratégies de diplomatie numérique de Nayib Bukele ou encore les recompositions de la droite colombienne.

Source Th Conversation

 

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11:15 Publié dans Actualités, Point de vue, Politique | Tags : amérique latine, gouvernements | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer | |  Facebook | | | | Pin it! | | |  del.icio.us | Digg! Digg

16/04/2026

Embargo à Cuba : l’agroécologie pour éviter l’effondrement alimentaire

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Comment éviter l’effondrement alimentaire lorsqu’un pays vit sous embargo durable et voit ses alliances se fragiliser ? Une étude récente à Cuba met en évidence la réactivation d’une agroécologie déjà mobilisée lors des crises antérieures, aujourd’hui réinvestie sous des formes plus hybrides et décentralisées.


Depuis la révolution de 1959, nourrir la population est un pilier du projet politique cubain. L’État a fait de l’alimentation un service public : centralisation des importations, planification de la production et rationnement à travers la libreta, un carnet distribué à chaque famille permettant d’accéder à des produits de première nécessité dans des magasins d’État à prix subventionnés.

L’objectif était clair dès l’origine : garantir un accès universel à l’alimentation. Cuba n’a pas dévié de cet objectif, malgré l’embargo durable mis en place par les États-Unis dès 1962. Dans ce contexte, l’alliance cubaine avec l’Union soviétique a longtemps permis de stabiliser ce modèle en assurant énergie, pesticides et engrais agricoles, semences et plants, fournitures vétérinaires et devises.

Un modèle alimentaire étatique sous dépendance extérieure (années 1960-1980)

Le système cubain reposait alors sur un appareil productif fortement centralisé. L’agriculture d’État – le sector estatal – a regroupé les exploitations héritières des grandes entreprises agricoles nationalisées après 1959. Ces fermes publiques, gérées par des entreprises d’État, fonctionnaient avec des salariés agricoles rémunérés par un salaire fixe, des objectifs de production planifiés et des circuits d’approvisionnement centralisés en pesticides, en engrais et en énergie. À leur apogée dans les années 1980, les entreprises agricoles d’État couvraient près de 80 % de la surface agricole nationale, ne laissant que 20 % entre les mains du secteur privé.

Cette architecture institutionnelle et productive a tenu tant que des appuis extérieurs amortissaient les chocs, qu’ils soient internes ou géopolitiques. Mais, au début des années 1990, l’effondrement de l’Union soviétique a provoqué à Cuba une chute brutale des échanges commerciaux, des soutiens financiers ainsi que des approvisionnements en énergie, en engrais et en pesticides. Fragilisé dans ses bases économiques et productives, le pays s’est vu contraint de réinventer son modèle agricole.

Peinture ornant les murs d’une station de recherche agricole cubaine. Dans la pensée révolutionnaire cubaine, l’agriculture d’État incarne la souveraineté nationale : travailler la terre devient un acte politique, garant de l’autonomie alimentaire et de la dignité collective. Crédit photo : R. Belmin/Cirad. CC BY-NC-ND

De l’agroécologie contrainte à l’institutionnalisation politique (années 1990-2010)

Ce contexte de pénurie du début des années 1990, connu sous le nom de « período especial » (« période spéciale »), a entraîné un virage profond du système productif cubain. Diversification des cultures, recyclage de la matière organique, traction animale, production de bio-intrants  (produit d’origine biologique utilisé en agriculture pour remplacer ou réduire les intrants chimiques, ndlr) : une agroécologie de survie s’est progressivement installée et diffusée à grande échelle, à la fois dans les campagnes et au cœur des villes.

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Ces transformations sont, d’une part, encouragées par une politique agraire consistant à transformer certaines fermes d’État en coopératives et à redistribuer des terres en usufruit à des producteurs. Elles sont, d’autre part, accompagnées par un vaste programme étatique d’agriculture urbaine et suburbaine visant à rapprocher producteurs et consommateurs, sur des bases majoritairement organiques : exploitations maraîchères de petite taille, souvent conduites en planches bio-intensives (voir photo ci-dessous), avec des modes de rémunération réformés pour être davantage incitatifs.

D’abord vécue comme une adaptation pragmatique à la pénurie, cette dynamique a ensuite été institutionnalisée, jusqu’à constituer un référentiel politique et idéologique articulant souveraineté alimentaire, justice sociale et résilience nationale.

Les années 2000 et 2010 ont ensuite été marquées par une forme de normalisation relative. Le soutien vénézuélien, la reprise partielle des importations et le retour d’engrais et de pesticides de synthèse ont relégué l’agroécologie au second plan dans certaines filières, sans toutefois effacer les compétences et les pratiques acquises. Les données nationales indiquent une augmentation sensible de la production agricole, notamment pour les racines et tubercules (manioc, malanga, igname, pomme de terre…), les légumes et les légumineuses, malgré des niveaux d’intrants durablement inférieurs à ceux de la période pré-1990.

Les exploitations agroécologiques cubaines sont le plus souvent de petites fermes familiales diversifiées, peu mécanisées et cherchant l’autonomie en intrants et en énergie. On y trouve des cultures maraîchères diversifiées, des haricots, des racines et tubercules, des bananes plantains, des fruits et des céréales. Dans les zones urbaines et périurbaines, la crise des années 1990 a favorisé l’essor des canteros (photo du haut), des planches de culture surélevées conduites en bio-intensif, permettant de produire davantage sur de très petites surfaces grâce au travail manuel et au recyclage local de la matière organique. Dans un contexte de forte raréfaction des intrants, ces systèmes ont permis d’améliorer l’efficacité d’usage des ressources. Crédit photo : R. Belmin/Cirad. CC BY-NC-ND

Cuba en polycrise : un système alimentaire centralisé devenu vulnérable (années 2020)

Mais au tournant des années 2020, l’accumulation de chocs énergétiques, économiques et géopolitiques révèle la vulnérabilité structurelle du modèle alimentaire centralisé cubain et précipite son entrée en polycrise.

La dégradation de la situation au Venezuela à partir de 2016 entraîne une chute des livraisons pétrolières, tandis que le durcissement de l’embargo américain complique l’accès aux engrais, aux pesticides, à l’énergie et aux financements. À ces contraintes externes, s’ajoutent des fragilités internes : forte dépendance aux importations alimentaires, vétusté des infrastructures et dysfonctionnements logistiques persistants. Si bien que, à partir de 2017, la production agricole nationale recule dans la plupart des filières stratégiques – riz, légumes, légumineuses, racines et tubercules, fruits et agrumes.

En 2020, cette fragilité bascule en crise systémique : la pandémie de Covid-19 interrompt brutalement les recettes touristiques, principale source de devises du pays. Privé de ressources extérieures, l’État cubain voit ses marges de manœuvre financières se contracter fortement, fragilisant le modèle centralisé d’approvisionnement, de distribution et de don. La réunification monétaire engagée en 2021, en générant une forte inflation, accentue encore cette dynamique.

Résultat : Cuba importe aujourd’hui 70 % à 80 % de son alimentation, pour un coût annuel proche de deux milliards de dollars (plus de 1,6 milliard d’euros). Si les produits alimentaires sont partiellement exemptés de l’embargo depuis 2000, ces importations s’effectuent sous fortes contraintes, notamment l’obligation de paiement comptant, sans accès au crédit. À l’inverse, les engrais et pesticides agricoles et l’énergie restent fortement affectés par le durcissement des sanctions.

Dans ce contexte, l’accès économique à l’alimentation se dégrade fortement. Le système de rationnement de la libreta, longtemps pilier de la sécurité alimentaire, ne couvre plus qu’une part limitée des besoins.

Cette situation révèle une tension structurelle : un système fortement centralisé et dépendant d’approvisionnements extérieurs, qui devient particulièrement vulnérable lorsque ces flux se contractent. Pensé comme un dispositif de sécurisation alimentaire universel, le modèle étatique cubain se trouve ainsi confronté à une accumulation de chocs qu’il peine à absorber.

Résister sous contrainte : l’agroécologie comme ressort discret de la résilience cubaine

Cependant, malgré la dégradation marquée de la sécurité alimentaire, certains indicateurs nutritionnels restent étonnamment stables. La prévalence de la sous-alimentation chronique demeure limitée, la mortalité infantile reste basse, et la disponibilité énergétique alimentaire est comparable à la moyenne mondiale, largement au-dessus du seuil critique de 2 100 calories (kcal) par personne et par jour. Ce décalage entre fragilisation du système centralisé et maintien relatif des équilibres alimentaires interroge les ressorts réels de la résilience cubaine.

Des travaux récents expliquent ce paradoxe par un déplacement progressif du centre de gravité du système alimentaire cubain. À mesure que les dispositifs étatiques d’approvisionnement s’affaiblissent, les capacités productives et adaptatives du secteur non étatique prennent le relais. La résilience du système alimentaire cubain ne repose plus sur son architecture centralisée, mais sur un basculement vers des dynamiques décentralisées.

Les fermes du secteur non étatique assurent aujourd’hui l’essentiel de la production alimentaire nationale : avec environ 40 % des terres cultivées, elles contribuent à plus de 80 % de l’offre alimentaire. Dans un contexte de contraintes croissantes, elles constituent également le principal foyer d’innovation agroécologique.

Elles expérimentent de nouvelles techniques culturales, investissent dans les énergies renouvelables, développent des circuits courts, et réhabilitent des techniques de conservation et de transformation, comme la déshydratation de fruits et de plantes aromatiques, la fabrication de coulis de tomate, de fromage de chèvre et de pickles de légumes en saumure. La polycrise agit ainsi comme un catalyseur, accélérant la décentralisation de la production et de l’innovation.

L’agroécologie s’impose à Cuba comme une stratégie d’adaptation à l’incertitude et aux pénuries, sans pour autant relever d’une logique d’autarcie stricte. Les fermes restent hybrides, ajustant en permanence leurs stratégies aux conditions d’accès aux ressources. Les producteurs alternent entre autoproduction de bio-intrants et recours aux engrais importés, et combinent traction animale et mécanisation afin d’assurer la continuité des travaux agricoles malgré les contraintes énergétiques. Les productions alimentent à la fois les circuits étatiques (magasins publics, hôpitaux, libreta) et des marchés locaux informels, devenus essentiels pour l’écoulement des surplus et l’accès à la liquidité.

Face aux pénuries d’énergie et d’intrants, les exploitations agricoles cubaines cherchent à renforcer leur autonomie en mobilisant des ressources locales : petits méthaniseurs produisant du biogaz à partir de déchets organiques, dispositifs de récupération d’eau de pluie ou encore recours à des sources d’énergie éolienne, solaire et hydraulique. Pour autant, il ne s’agit pas d’une recherche d’autonomie totale. Les systèmes restent fondamentalement versatiles, capables d’alterner entre ressources locales et intrants importés selon les contraintes. Ainsi, la traction animale (bœufs pour le labour, chevaux pour le transport) coexiste avec le recours au tracteur et à des circuits informels d’approvisionnement en carburant. Crédit photo : R. Belmin/Cirad. CC BY-NC-ND

Cette capacité à naviguer entre différents régimes techniques et institutionnels, plutôt qu’à s’enfermer dans un modèle unique, constitue un ressort central de la résilience cubaine. Elle s’accompagne toutefois d’une fragilité croissante : l’émigration des jeunes actifs réduit la main-d’œuvre disponible, compromettant la transmission des savoir-faire et limitant les capacités d’innovation dans des systèmes intensifs en travail.

Il n’existe pas de chiffre unique permettant de quantifier précisément le nombre d’exploitations agroécologiques à Cuba. Une étude de référence avance que plus de 200 000 producteurs participent au mouvement agroécologique Campesino a Campesino, couvrant plus d’un million d’hectares et représentant environ de 50 % à 60 % du secteur paysan. Cependant, seule une fraction de ces exploitations – environ 3 600 fermes – disposent d’une certification agroécologique par l’Asociación Nacional de Agricultores Pequeños (ANAP).

Ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec prudence : ils agrègent des niveaux d’engagement très hétérogènes et incluent des fermes de démonstration ou expérimentales accompagnées par des programmes publics ou de coopération, dont la représentativité reste à documenter.

Bio-intrants et biofabriques : un révélateur des tensions du modèle cubain

Les bio-intrants offrent un point d’entrée particulièrement révélateur des tensions et des capacités d’adaptation du système alimentaire cubain.

Dans un contexte de pénurie chronique d’engrais de synthèse et de pesticides de synthèse importés, les bio-intrants – notamment à base de microorganismes autochtones bénéfiques – occupent une place stratégique dans la capacité du système agricole cubain à continuer de produire. Cuba dispose à cet égard d’un capital scientifique ancien en microbiologie agricole et d’un réseau historique de biofabriques publiques pensées comme des infrastructures de souveraineté technologique et alimentaire.

La biofabrique IHPLUS de la station Indio Hatuey (province de Matanzas) produit un biofertilisant à base de microorganismes, avec une capacité de 1 million de litres par an. Autrefois largement diffusé, le biofertilisant connaît depuis deux ans une chute drastique de production, inhérente à des difficultés structurelles, au premier rang desquelles les coûts élevés du carburant freinant la distribution. Crédit photo : R. Belmin/Cirad. CC BY-NC-ND

À l’image du secteur agricole dans son ensemble, les biofabriques étatiques voient leur fonctionnement fortement contraint par les pénuries d’énergie et d’intrants. L’augmentation du coût du carburant freine la distribution et a conduit à l’arrêt des services techniques qui assuraient la promotion et la diffusion du produit dans les territoires. Les difficultés de transport limitent également la capacité des agriculteurs à s’approvisionner directement à l’usine, comme ils le faisaient auparavant. À cela s’ajoutent des contraintes d’accès aux substrats, aux milieux de culture, aux emballages et aux pièces détachées, indispensables à la production régulière de bio-intrants.

Il en résulte un décalage croissant entre l’existence d’une infrastructure publique formelle et sa capacité opérationnelle à répondre aux besoins des producteurs.

Face à ces limites, des formes d’innovation paysanne et collective se développent à l’échelle locale : à l’image des fermes Cinco Palmas et de Punta Las Cuevas (photos ci-dessous), où la production artisanale de bio-intrants soutient la production de plantules, alimente d’autres exploitations et s’insère dans des circuits courts. Loin d’émerger ex nihilo, ces dynamiques mobilisent et recomposent des savoirs, des réseaux et des dispositifs hérités, réactivés et adaptés aux contraintes contemporaines. Elles illustrent plus largement un déplacement des capacités d’innovation du système cubain, du secteur étatique vers des formes décentralisées et informelles.

Cependant, cette agroécologie décentralisée reste largement invisible et peu reconnue dans les cadres réglementaires existants, ce qui limite sa diffusion et sa montée en échelle. C’est à cette interface que s’inscrivent différents projets de recherche qui visent à documenter les pratiques émergentes, à en évaluer les performances et à analyser les conditions institutionnelles de leur reconnaissance.

Face aux pénuries d’intrants importés, une dynamique d’innovation décentralisée émerge à Cuba : à la ferme, les producteurs fabriquent leurs propres biopesticides à base d’huiles essentielles, biofertilisants, éliciteurs et microorganismes autochtones bénéfiques (MAB), renforçant l’autonomie productive et la résilience des systèmes agricoles. crédit photo : R. Belmin/Cirad. CC BY-NC-ND

Quand l’agroécologie redéfinit le rôle de l’État

L’expérience cubaine montre qu’un système alimentaire peut encaisser des chocs extrêmes et s’adapter par la transformation de ses structures sans s’effondrer. Sous embargo, crises économiques multiples et recompositions géopolitiques régionales, Cuba évite encore une crise nutritionnelle majeure. Mais cette résilience ne tient plus à la planification centralisée : elle repose désormais sur un basculement vers des formes décentralisées et hybrides d’agroécologie portées par le secteur non étatique.

Paradoxalement, ce mouvement d’autonomisation productive et de décentralisation n’entre pas frontalement en tension avec l’État : il trouve aujourd’hui un écho explicite dans le discours officiel. Le décret-loi 128/2025 sur la promotion de l’agroécologie, entré en vigueur en septembre 2025, inscrit l’agroécologie comme levier stratégique de souveraineté alimentaire, de préservation des écosystèmes et de protection de la santé publique.

Ce texte marque une inflexion importante, puisque l’État ne se présente plus seulement comme planificateur et distributeur, mais aussi comme facilitateur d’une transition visant à renforcer l’autonomie en intrants, la relocalisation productive et la résilience territoriale.

Source The Conversation

cuba,agriculture

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12:21 Publié dans Actualités, AL-Pays : Cuba, Economie | Tags : cuba, agriculture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer | |  Facebook | | | | Pin it! | | |  del.icio.us | Digg! Digg

10/03/2026

Un camouflet pour Donald Trump, La gauche colombienne conforte ses positions parlementaires

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En dépit des pressions de l’impérialisme états-unien, la coalition de gauche « Pacte historique » du président Gustavo Petro a enregistré une nouvelle poussée aux élections législatives de ce 8 mars.

La gauche colombienne renforce ses positions au Congrès après les législatives de ce 8 mars. Cette victoire revêt une importance décisive pour les partisans de Gustavo Petro, le premier président de gauche du pays. Elle intervient en effet à quelques semaines de l’élection présidentielle dont le premier tour est fixé au 31 mai.

Le président sortant ne pourra pas se présenter une seconde fois en vertu des règles électorales du pays. Mais le succès des partis de la coalition « Pacte historique », dirigée par Petro, est de très bon augure pour le candidat de la gauche, le sénateur Ivan Cepeda, issu du même parti que l’actuel président.

Les progrès de la gauche, qui devient la principale force du Sénat, sont sensibles également dans la Chambre basse du Congrès colombien. Au grand dam de la droite et de son leader et candidat à la présidentielle, Abelardo de la Espriella qui a qualifié de « très grave » le fait que la gauche dispose ainsi du « plus grand groupe parlementaire au Congrès ».

Un camouflet pour Donald Trump

Le résultat des scrutins législatifs constitue aussi un camouflet pour Donald Trump. L’oligarque président des États-Unis, qui organisa au début de l’année le kidnapping du président Nicolas Maduro au Venezuela, pays voisin de la Colombie, s’est illustré par de multiples attaques sur des embarcations vénézuéliennes ou colombiennes au nom d’une prétendue guerre au narcotrafic. Ce qui a coûté la vie à au moins 130 personnes depuis septembre 2025, exécutées sans autre forme de procès parce qu’elles se trouvaient à bord des quelque 38 embarcations détruites par l’armada impériale de Donald Trump.

La gauche colombienne amplifie le résultat obtenu aux législatives de 2022, année où une poussée du vote progressiste avait déjà été enregistrée. Dans la foulée, Gustavo Petro avait pu triompher à la présidentielle et accéder au poste de chef de l’État, une première pour un homme politique de gauche, ex-guérillero.

Ivan Cepeda, qui entend poursuivre les changements impulsés par Petro, devrait bénéficier d’un appui plus affirmé du Congrès. Ce qui pourrait l’encourager à adopter un calendrier de réformes très ambitieuses.

L’actuel président colombien se heurte au Congrès

L’actuel président s’est heurté en effet au Congrès pour mettre en œuvre certaines de ses réformes les plus fondamentales. Comme une révision de la fiscalité qui devait entériner des hausses d’impôts pour les plus riches ou comme la transformation du système de santé et d’un accès aux soins, aujourd’hui particulièrement inégalitaire. À ces réticences du Congrès sortant et à l’impossibilité de s’appuyer souvent sur une majorité fiable, Petro avait choisi de répondre en organisant des marches populaires massives durant son mandat.

19:07 Publié dans AL-Pays : Colombie | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer | |  Facebook | | | | Pin it! | | |  del.icio.us | Digg! Digg

04/03/2026

Flottille pour Cuba : « L’Île a toujours fait preuve d’une énorme solidarité internationaliste, aujourd’hui c’est à notre tour de nous mobiliser »

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Plus que jamais asphyxiée par le blocus états-unien, l’île socialiste voit aussi s’amplifier le mouvement de soutien en sa faveur. Un convoi international d’aide humanitaire doit arriver à La Havane le 21 mars, « pour briser l’isolement tant sur le plan matériel que symbolique », explique à l’Humanité David Adler, un des principaux organisateurs de cette initiative.

Après Gaza, une nouvelle flottille internationale s’organise, pour attirer cette fois les regards du monde entier sur la situation de quasi-siège imposée à Cuba. L’Internationale progressiste, une organisation lancée en 2020 par des proches du sénateur socialiste états-unien Bernie Sanders avec pour mission « d’unir, d’organiser et de mobiliser les forces progressistes du monde entier », appelle les militants du continent américain et au-delà à mettre le cap sur La Havane afin de « briser » symboliquement le blocus renforcé par Donald Trump, et qui frappe plus durement que jamais la population de l’île.

Sous la bannière « Notre Amérique – un convoi pour Cuba », une cargaison massive de denrées alimentaires, de médicaments et de biens de première nécessité doit ainsi converger vers la capitale cubaine le 21 mars prochain… Et montrer l’exemple à des gouvernements n’osant pas défier ouvertement Washington.

« L’histoire montre que la solidarité populaire a le pouvoir de redéfinir les possibilités politiques et de contraindre les États à changer de cap », explique à l’Humanité David Adler, à la tête de l’action militante et pour qui Cuba reste l’exemple courageux d’une petite nation du Sud qui refuse de renoncer à sa souveraineté de se soumettre aux diktats de l’empire états-unien. Entretien.

Pourquoi est-il important d’attirer l’attention mondiale sur Cuba en ce moment ?

David Adler, coordinateur général de l’Internationale progressiste

L’île de Cuba est assiégée, et l’accès à la nourriture, au carburant et aux fournitures essentielles à la vie de la population est actuellement encore plus compliquée que d’habitude. Les conséquences de ce siège s’intensifient chaque jour. Il y a peu, un large éventail d’experts de l’ONU a averti que les unités de soins intensifs et les services d’urgence des hôpitaux étaient compromis, tout comme la production, la livraison et le stockage des vaccins et des médicaments.

Sans une action internationale immédiate et concertée, les effets de ce siège pourraient se traduire par une crise humanitaire sans précédent dans notre continent.

C’est pourtant une stratégie d’asphyxie que le gouvernement des États-Unis affiche fièrement…

C’est une politique cruelle, et c’est précisément le but recherché. Trump n’hésite pas à se pavaner devant les journalistes en disant qu’à Cuba « il y a un embargo. Il n’y a pas de pétrole. Il n’y a pas d’argent. Il n’y a rien ».

Face à cette offensive féroce, considérez-vous que la réponse de la « communauté internationale » a été à la hauteur ?

Il est clair qu’elle n’a jusqu’à présent pas répondu aux besoins humanitaires du peuple cubain, et ne s’est pas opposée aux efforts de l’administration Trump pour l’étouffer.

Cet échec est en partie dû à la menace de sanctions secondaires brandie par l’administration trumpiste à l’encontre de tout gouvernement qui oserait briser son blocus énergétique. Mais les peuples du monde savent que nous ne pouvons pas laisser passer ce crime, que nous devons agir maintenant, avec clarté, courage et conviction.

C’est pourquoi nous préparons le convoi « Notre Amérique » vers Cuba, en appelant à un mouvement mondial de solidarité avec le peuple cubain et en fournissant une aide humanitaire essentielle au moment où il en a le plus besoin. Ensemble, nous pouvons briser le siège, sauver des vies et défendre la cause de l’autodétermination cubaine.

Plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer un blocus qu’elles qualifient de « génocide ». C’est un terme extrêmement fort.

Ce n’est pas un hasard si le renforcement du siège états-unien sur Cuba fait suite au siège israélien sur Gaza. Cela reflète la normalisation de la punition collective en tant qu’instrument de pouvoir accepté. Une fois que la famine, la privation de carburant et l’effondrement des systèmes médicaux sont tolérés dans un contexte donné, ils deviennent des outils disponibles ailleurs, et le siège devient une politique à disposition des puissants.

L’initiative « Notre Amérique » s’inspire de l’action menée par la Global Sumud Flotilla qui s’est dirigée vers Gaza l’année dernière. Quels liens voyez-vous entre ces actions ?

De Gaza à Cuba, le blocus, les sanctions et l’étranglement économique sont utilisés comme des instruments de contrôle impérialiste — pour discipliner les gouvernements, punir la désobéissance et faire des exemples.

En réponse, les citoyens ordinaires ont à la fois le droit et la responsabilité de s’organiser au-delà des frontières pour briser l’isolement, tant sur le plan matériel que symbolique.

C’est la leçon tirée de la Flottille mondiale du Sumud, et j’ai été fier de participer à leur dernière mission en octobre 2025. Notre mission pour Cuba s’appuie sur cette leçon et maintient vivante la flamme de la solidarité internationale à un moment où les forces réactionnaires voudraient plonger le monde dans les ténèbres.

Pour se justifier, l’administration Trump affirme que Cuba représente une « menace extraordinaire » pour les États-Unis.

La réalité c’est que Cuba ne menace d’aucune façon la sécurité militaire des États-Unis. L’unique menace que l’île représente est politique et symbolique : l’exemple d’une petite nation du Sud qui refuse de renoncer à sa souveraineté, qui investit dans la santé publique et le développement social, et refuse de se soumettre aux diktats de Washington.

C’est ce qui les dérange. Et c’est pourquoi la pression s’intensifie, afin d’envoyer un message non seulement à Cuba, mais à tout pays qui affirme sa dignité, ses droits et son indépendance en dehors de la sphère d’influence des États-Unis.

Des experts de l’ONU ont d’ailleurs qualifié le décret présidentiel de Trump de « grave menace pour un ordre international démocratique et équitable ».

Tout à fait, et il ne s’agit pas d’une escalade rhétorique, mais de la défense de principes fondamentaux. Lorsqu’une population entière est soumise à des privations systématiques afin de la contraindre à capituler politiquement, la communauté internationale a le devoir de réagir.

Alors que peu d’États semblent disposés à tenir tête au président des États-Unis, le soutien des peuples peut-il jouer un contrepoids face à l’injustice que subissent les Cubains ?

Il est de notre devoir moral de nous mobiliser dès maintenant et de montrer l’exemple en matière de diplomatie que nous souhaitons voir adopter par les États qui sont censés nous représenter. L’histoire montre que la solidarité populaire a le pouvoir de redéfinir les possibilités politiques et de contraindre les États à changer de cap.

Le convoi que nous organisons est donc à la fois symbolique et pratique. Il affirme clairement que les citoyens ordinaires n’accepteront pas les politiques qui nuisent à la population cubaine, et prouvera que l’action collective peut surmonter les obstacles qui barrent la route l’aide humanitaire.

Un juste retour des choses avec un pays qui a maintes fois prouvé que la solidarité internationale était au cœur de son action politique ?

Depuis des décennies, Cuba a toujours fait preuve d’une énorme solidarité internationaliste, c’est à coup sûr le pays qui peut se targuer d’être le plus engagé au niveau mondial pour aider les autres. De la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud à ses brigades médicales à travers le monde, lorsque survient une crise, le peuple cubain est présent. Il est temps que le monde se mobilise pour lui.

Des organisations de solidarité d’Europe peuvent-elles participer au mouvement que vous avez lancé ?

Cette mission est ouverte aux organisations, syndicats, groupes de la société civile, acteurs humanitaires et bénévoles du monde entier. Il ne s’agit pas d’une organisation ou d’un pays en particulier, mais plutôt de former une coalition internationale fondée sur la solidarité avec le peuple cubain et le respect de ses droits.

Des militants et des groupes du Canada, des États-Unis, du Mexique, du Chili, du Brésil, de Colombie et d’ailleurs sont impliqués, et nous coordonnons activement avec nos partenaires pour soutenir la participation par voie aérienne, terrestre et maritime. Notre objectif n’est pas seulement de livrer des fournitures essentielles, mais aussi d’envoyer un signal fort à l’échelle mondiale pour montrer que le siège contre Cuba ne restera pas sans réponse de la part des peuples du monde.

12:04 Publié dans Actualités, AL-Pays : Cuba | Tags : cuba, flotille | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer | |  Facebook | | | | Pin it! | | |  del.icio.us | Digg! Digg