Reportage. Et pourtant, Cuba résiste ! (28/09/2026)

Depuis janvier 2026, plus aucun pétrolier n’accoste à Cuba, ou presque. Dans les immeubles du Vedado plongés dans le noir comme sur les plages de Varadero, nous avons rencontré ceux qui font tenir un pays assiégé. Washington attendait l’effondrement. Il n’est pas venu.
Selon l’administration Trump, une pression économique, financière et énergétique maximale, conjuguée à des attaques politiques et idéologiques et à la menace constante d’une intervention militaire, devait entraîner l’effondrement des institutions cubaines. Ce scénario ne se réalise pas.
Un soir d’apagón (coupure d’électricité) dans le quartier du Vedado, à La Havane, nous discutons pour passer le temps avec José, notre voisin d’immeuble pour quelques jours. Grand sportif, José ne fait pas ses 74 ans. Il demeure pourtant bloqué dans son appartement du troisième étage, sans ascenseur. « Il me faut une opération de la hanche pour changer ma prothèse, nous explique-t-il. Je suis sur une liste d’attente, mais avec le blocus énergétique, les opérations sont repoussées. »
Selon le gouvernement cubain, plus de 100 000 opérations sont en effet ajournées à cause de la situation créée par le blocus énergétique. Celui-ci frappe particulièrement les malades chroniques, dont le traitement est souvent indisponible, les personnes âgées affaiblies, les femmes enceintes qui ont besoin d’un suivi, d’échographies ou d’actes chirurgicaux, ou encore les enfants en bas âge, notamment les prématurés qui ont besoin d’une couveuse, parfois impossible à faire fonctionner sans électricité. Le taux de mortalité infantile a ainsi doublé en trois ans, passant de 4,5 à 9 ‰, ce qui reste inférieur à la moyenne de la région. Ces malades, ces personnes âgées, ces enfants sont des morts évitables, que Cuba sait soigner. Ce sont des morts du blocus.
À l’agression contre le Venezuela a succédé, le 29 janvier, la mise en place de facto d’un blocus énergétique sur Cuba par la Maison-Blanche. Conséquence immédiate : à l’exception d’un pétrolier humanitaire russe fin mars, plus aucun pétrolier n’est arrivé sur l’île, alors qu’il en faudrait au moins sept par mois pour que Cuba fonctionne a minima. Les pays désireux d’acheminer du pétrole sont menacés de droits de douane supplémentaires, voire d’une saisie de leurs navires et de leur cargaison, comme l’ont subi plusieurs bateaux vénézuéliens en décembre et en janvier. Le Mexique, le Brésil, le Venezuela, la Russie ou encore la Chine souhaiteraient vendre du pétrole à Cuba, mais ne peuvent pas le faire pour le moment sans s’exposer à de lourdes représailles. Les panneaux solaires sont aussi visés. Après avoir bloqué de nombreux conteneurs dans des ports des Antilles, la CMA CGM, compagnie française importante pour la desserte de Cuba, a annoncé reprendre ses livraisons pour la nourriture et le matériel médical, à l’exclusion de tout le reste. Ce blocus est donc complet : il ne vise pas seulement le pétrole, mais bien toutes les capacités énergétiques de l’île. C’est un blocus naval, qui constitue en droit international un acte de guerre.
Un pays au ralenti
Ces conséquences sont immédiatement palpables à Cuba. Plus de vingt heures de coupure d’électricité par jour. Les transports publics sont presque entièrement à l’arrêt. Les services de santé sont touchés, faute de pouvoir transporter soignants et patients. Les coupures d’électricité dans les hôpitaux, les centres de santé de quartier, les maternités et les maisons de retraite sont monnaie courante. Les écoles et les universités ne sont pas épargnées, pas plus que la distribution d’eau, dont le pompage et l’acheminement exigent de l’électricité, le ramassage des ordures ou les lieux culturels, dont beaucoup sont fermés. Ce n’est pas à une politique de pression économique que fait face le peuple cubain, c’est à un véritable siège médiéval.
Nous prenons la route de Varadero, ses plages paradisiaques, principale station balnéaire de Cuba. Pour cela, nous louons une voiture et achetons de l’essence à 3 dollars le litre chez des particuliers : les stations-service sont à sec. L’autoroute qui relie La Havane à Varadero, un axe structurant du pays, reste globalement en bon état. Elle n’est pas vide, de nombreux véhicules y circulent. À Varadero, nous trouvons une station balnéaire qui tourne à 25 ou 30 % de sa capacité, presque exclusivement grâce au tourisme national. Contrairement au reste du pays, l’électricité y est peu coupée, ce qui permet de préserver l’infrastructure et d’assurer son redémarrage le plus rapide possible lorsque la situation le permettra. Les hôtels fermés par les firmes étrangères sont maintenus en état par des travailleurs du secteur touristique. Les hôtels en gestion nationale, eux, sont ouverts et remplis à environ 50 % par des touristes cubains et de rares étrangers. Il en va de même pour les restaurants et les bars : la majorité sont ouverts et fonctionnent à environ la moitié de leur potentiel. Varadero n’est pas une station morte, mais elle tourne au ralenti.
Dans leur course à l’étranglement du peuple cubain, Donald Trump et Marco Rubio ont annoncé le 1er mai dernier, une date qui n’est pas choisie au hasard, un nouveau décret exécutif qui renforce les sanctions extraterritoriales contre les entreprises travaillant à Cuba. En pratique, les sociétés étrangères établies sur l’île sont menacées de très lourdes représailles économiques et juridiques. En quelques semaines, les Canadiens du nickel, les groupes hôteliers espagnols et la plupart des compagnies aériennes, faute de kérosène, de clients, et sous la menace, ont plié bagage. La quasi-totalité des compagnies maritimes ont fait de même. Même le paiement par carte bancaire a disparu, avec le retrait de Visa et Mastercard début juin.
Le tourisme dans le viseur
Pour un voyageur français, le plus simple reste aujourd’hui de passer par Madrid, avec Air Europa (au retour, l’avion s’arrête en République dominicaine pour faire le plein de kérosène) ou avec Air China (escale technique à Nassau au retour). Mieux vaut partir avec des espèces pour tout le voyage, les cartes bancaires étant désormais bloquées. Il faudra aussi tenir compte des difficultés de transport sur place, et accepter de ne pas se rendre aux États-Unis pendant cinq ans : l’ESTA est bloqué pour les citoyens européens qui se sont rendus à Cuba.
Si l’on ajoute à cela les menaces constantes d’intervention militaire depuis le début de l’année, on obtient assez logiquement un effondrement du tourisme, l’une des principales ressources du pays. Les autres ressources essentielles sont elles aussi ciblées par Washington : le nickel, comme on l’a vu plus haut, et les services médicaux, les États-Unis exerçant de très fortes pressions sur les pays partenaires pour qu’ils rompent leurs contrats de coopération médicale. Précisant sa politique, Marco Rubio a déclaré : « À chaque fois qu’ils trouvent une solution, nous la bloquons. »
Les plages ne sont pas remplies. Elles ne sont pas vides non plus. Contrairement au tableau dressé par la presse occidentale, il y a de la vie à Cuba. La situation est très difficile, mais elle n’est pas chaotique. Cela, les journalistes du reportage de France 2 intitulé « Cuba au bord du gouffre », diffusé le 21 septembre à 20 heures, ne l’ont pas vu. Ils ont vu des plages entièrement vides à Varadero et des rues désertes en pleine journée à La Havane, autant d’éléments que nous n’avons pas constatés sur place. Et pour cause : si la bataille matérielle pour que Cuba vive est importante, elle n’est pas la seule.
Bataille médiatique
La bataille médiatique et politique fait rage, elle aussi. L’impérialisme et ses relais déploient des moyens considérables pour décrédibiliser la Révolution cubaine auprès de l’opinion publique internationale, afin de saper ses soutiens et d’isoler Cuba, ce qui la rend plus vulnérable. Dans le contexte actuel, les reportages et les informations uniquement à charge visent donc à attaquer politiquement le peuple cubain et son gouvernement, au moment précis où il faudrait au contraire développer le soutien pour faire cesser cette attaque barbare et faire respecter le droit international. La France figure parmi les dix principaux pays d’origine des touristes à Cuba. Diffuser ces éléments à une heure de grande écoute, sur le service public, pourrait donc contribuer à empêcher ou à freiner la reprise du tourisme français. De quoi réjouir l’extrême droite états-unienne.
Sur la plage de Varadero, nous rencontrons Ernesto, la cinquantaine, en pleine partie de beach-volley avec des inconnus croisés près de l’hôtel. « De ce côté, nous sommes originaires de La Havane, et nous jouons contre Villa Clara, en face. » Ernesto est cadre dans un hôtel espagnol actuellement fermé ; les autres joueurs sont des touristes cubains. « L’hôtel est fermé, mais nous assurons sa maintenance : chaque jour, nous réunissons les équipes pour cela, et nous assurons une garde de nuit », précise-t-il. « La station n’est pas vide, mais je n’ai jamais connu un si fort impact du blocus sur le tourisme étranger depuis que j’ai commencé dans le métier, au milieu des années 1990. » Ernesto termine sa partie, finalement remportée par La Havane, puis enfourche son vélo pour rentrer chez lui. « Comme la plupart des travailleurs du tourisme, j’habite à Cárdenas [la grande ville voisine de la station]. Avec les problèmes de transport, j’ai préféré m’acheter un vélo pour faire les 20 kilomètres jusqu’à Varadero. » Et de préciser : « Le matin, il fait frais, c’est assez agréable. Mais l’après-midi, avec la chaleur, il faut y aller plus doucement, et il faut du courage. » Nous lui souhaitons bon courage et reprenons la route de La Havane. La suite au prochain épisode…
18:00 | Tags : cuba, résiste | Lien permanent | Commentaires (0) |
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